Pourquoi tant d’informaticiens ne sont-ils pas heureux ?

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Il y a là un paradoxe étonnant.

L’informatique – au sens large du terme – a radicalement modifié tant le monde du travail que notre vie quotidienne, et nous ne sommes certainement qu’aux prémices de cette révolution. On pourra lire à ce propos l’ouvrage de Gilles Babinet “L’Ère Numérique, un nouvel âge de l’humanité”. Ou, dans un autre genre, mais tout aussi symptomatique de la place de l’informatique, cet article annonçant la “défaite du cancer” et qui met en avant, non pas des médecins, mais Bill Gates, Gordon Moore et Watson.

En tant qu’informaticiens, nous devrions tous nous sentir un tant soit peu les héros de cette révolution, et ressentir une  légitime fierté d’y participer. Le paradoxe est bien là : ce n’est pas le cas et bien au contraire, une majorité semble plutôt malheureux de leur situation.

Je ne dispose pas de statistiques précises pour appuyer ce propos, mais tout professionnel connaissant le milieu pourra confirmer ce malaise. Que nous disent ces informaticiens malheureux ? Pour l’essentiel que leur travail est répétitif, peu intéressant, peu valorisant et peu valorisé, etc, …

Certains ont même évoqué à propos des informaticiens une nouvelle classe ouvrière, certes en col blanc, mais exploitée sans ménagement. Et on touche là un autre paradoxe. Si effectivement tant d’entreprises du secteur informatique sont critiquables pour la gestion peu humaine de leurs salariés, c’est certainement dans ce même secteur que l’on trouve le plus d’entreprises ayant placé l’intérêt et le bien être de leurs membres au coeur de leur stratégie.

Comment changer ?

Reprenons toute la chaîne de valeur. En partant du haut, car il me semble que même les Directeurs de Systèmes d’Information, les responsables informatiques, ne sont pas heureux. Faute d’avoir trouvé leur place au sein de leurs entreprises, où bien souvent encore l’informatique n’est considérée que comme un centre de coût, très éloigné de la stratégie. Placer un DSI sous la tutelle d’un directeur financier est le meilleur moyen de cantonner l’informatique parmi les moyens généraux de l’entreprise,  avec pour fonction essentielle la maintenance des systèmes en place. Pas étonnant dès lors que le travail ne soit pas très palpitant.

Si au contraire le DSI prend toute sa place dans la gouvernance d’une entreprise (à quand des PDG qui seront des ex DSI plutôt que des ex DAF ?), si l’informatique joue à plein son rôle de valeur ajoutée différenciante dans la stratégie de l’entreprise, la donne est toute autre, la place et et le rôle des informaticiens chamboulés.

Il peut suffire de petites choses pour des changements importants. On me rapportait dernièrement l’expérience d’une entreprise de quelques centaines de personnes, dont le nouveau DSI est arrivé avec une “culture du beau”. Un effort marqué sur le design et l’ergonomie des outils logiciels maison, de belles présentations powerpoint pour les expliquer. Il n’en a pas fallu plus pour intéresser les autres directions de l’entreprise, modifier sensiblement la perception et la place de l’informatique, et redonner toute leur fierté aux équipes.

Le “beau” peut être un moyen, mais c’est surtout au “sens” qu’il faut s’attaquer. Réfléchir à la proposition de valeur de l’entreprise, identifier la place du numérique dans cette proposition de valeur, partager cette analyse en interne pour que l’informatique joue à fond son rôle différenciateur et que les informaticiens retrouvent un sens à leur travail.

 

Il faut redonner du sens aux informaticiens donc. Il faut également leur redonner de la fierté. Réaffirmer qu’ils exercent un métier compliqué.

Depuis des années, on a sciemment ou non dévalorisé la fonction d’informaticien, en laissant croire qu’il s’agissait d’une activité relativement simple. Pourtant, dans les années 80-90 une vraie réflexion avait émergé sur le génie logiciel qui constituait une reconnaissance de fait de la complexité de l’ingénierie logicielle. Puis progressivement le terme est passé de mode et sans doute parce que l’industriel du logiciel avait besoin de “bras”, on a fait mine de croire qu’il était relativement simple de coder, que l’on pouvait former à la programmation des personnes en quelques semaines, et que les ressources logicielles pouvaient être interchangeables.

Ceci est évidemment faux. Mais le mal a été fait, et il participe directement au mal être de bon nombre d’informaticiens, qui malheureusement semblent avoir intégré cette idée fausse d’une activité peu valorisante.

On sait par exemple que l’informatique a “englouti” nombre de scientifiques, physiciens, mathématiciens, chimistes, biologistes, … et je suis toujours surpris et triste en discutant avec certains de constater à quel point ils gardent le sentiment d’un travail “bradé” au regard de leurs compétences, même des années après leurs études.

Réaffirmons donc haut et fort la complexité des métiers du logiciel. Parce qu’aucun autre domaine ne bouge aussi vite,  que la palette des technologies à maîtriser est considérable, que les problèmes auxquels s’attaque l’informatique sont sacrément complexes, et les utilisateurs – à raison – extrêmement exigeants.

Laurent Blondon Author: Laurent Blondon

Plus de 20 ans dans l'économie du logiciel.
Ingénieur de formation, ayant participé aux tous premiers projets Objet en France puis aux prémices du MDA, avant d’exercer d’autres rôles (formateur, commercial, manager), et de prendre part à de très belles réussites d’entreprises.
Un temps client d'ekito, observateur attentif de son projet novateur, finalement rejoint début 2010.
Pour contribuer à faire vivre et développer son modèle d'expertise technologique et d'innovation organisationnelle.
Et l'ambition de faire d'ekito l’entreprise de référence pour tout architecte, agiliste, expert, passionné, et impliqué ; le lieu incontournable de réussite des projets technologiques ambitieux.

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5 Comments

  1. Très bonne analyse. Il faut y ajouter le fait que l’informaticien passionné (qui est tombé dedans avant ses études) est souvent un créatif. Et il se retrouve dans des projets où cette créativité ne peut pas s’exprimer et où sa passion est “broyée” par l’ennui.

    J’ai rencontré souvent ce type de profil en entretien : une lumière dans l’oeil quand on raconte sa passion, ses premiers projets, et qui s’éteint ensuite lorsqu’on aborde le chapitre “je suis entré dans une grosse SSII”…

  2. Bonjour,
    C’est intéressant et c’est un point que j’ai souvent eu l’occasion d’aborder, parfois avec les syndicats de branche. Je pense qu’il faut avoir à l’esprit qu’il existe deux informatiques ; l’une très taylorisée, peu valorisante et dédiée aux grands systèmes d’informations et d’automatismes. Celle-ci répond aux critères que vous évoquez. L’autre concerne celle des startups et des modèles agiles. Pour évoluer dans ce monde je peux vous assurer que les gens qui s’y trouvent ont le fort sentiment d’être en train de changer le monde, et à défaut le sujet sur lequel il travaille. Ces gens là sont encore rares, disposent de compétences très différentes de celles qui relèvent de l’informatique traditionnelle et n’ont que peu en commun avec eux. D’où d’ailleurs des débats sur la valeur de marché des uns et des autres tel que celui évoqué par le MUNCI. http://rue89.nouvelobs.com/2014/12/02/numerique-detruit-lemploi-sein-numerique-256332

    • Laurent Blondon

      Bonjour,
      Merci pour ce retour.
      Pour notre part, nous travaillons aussi bien avec des startups que des grands groupes. Nous parlons de pirates et de rois, et considérons qu’il y a une vraie cohérence dans un échange entre ces deux univers, les pirates aspirant à devenir des rois, et les rois désirant retrouver un esprit pirate (http://www.ekito.fr/people/rois-pirates-et-disruption/).

      Il y a effectivement une énergie et un sentiment de changer le monde très dynamisant au sein de la scène startup. Nous sommes aux premières loges pour le constater. Par contre, je ne suis pas si radical que vous concernant la fracture entre informaticiens évoluant dans cet univers et l’immense majorité exerçant dans les grands groupes et SSII.
      Je suis persuadé d’une capacité globale des informaticiens à s’investir dans leurs missions et à retrouver de l’énergie, du plaisir et de la créativité. Le propos développé dans l’article est qu’il faudrait peu de chose pour modifier la perception de l’informatique au sein des grandes organisations et par là aussi bien le regard porté sur les informaticiens, y compris par eux mêmes, que leur rôle et leur travail. Le plus simple est sans doute que cela vienne du “haut”, avec des DSI impulsant ce changement.
      Mais nous avons déjà vécu l’exemple de changements impulsés par les développeurs eux mêmes, avec les méthodes agiles.
      Pour accompagner plusieurs grandes DSI dans leur évolution agile, nous avons pu constater un effet très positif et encourageant auprès des équipes informatiques.

  3. Bonjour,

    Merci pour cet article, moi je dis qu’une des principales causes du manque de satisfaction chez les informaticiens, c’est qu’ils étaient former pour etre les meilleurs, car ils avaient toujours des exemples de gens simples qu’ont réussi leurs vies en créant de la valeur à travers de l’informatique, et que finalement celui qui se retrouve employé dans une SSII est loins de cette image parfaite.

  4. Joli plaidoyer encore une fois

    Rappelons toutefois que les responsabilités sont rarement uniques
    Je croise aussi beaucoup d’informaticiens pas passionnés du tout et qui ne manifestent pas particulièrement le souhait de le devenir
    Cela est probablement le reflet d’un cercle vicieux qui s’est installé entre ce que tu décris et le manque de responsabilisation de certains, qui s’en servent comme alibi
    Après tout, chacun est libre de son développement personnel non ?
    C’est pour cela que le coaching d’équipe a un bel avenir car il mets les gens face à leurs responsabilités individuelles, en libèrant le potentiel des passionnés et en favorisant l’introspection des autres.

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